Dans Le Monde, cette très belle
interview de Daniel Maximin, toujours aussi percutant et précis dans le choix de son vocabulaire, et qui dépasse le conflit actuel pour lui donner un caractère universel.

Daniel Maximin a été
directeur régional des affaires culturelles en Guadeloupe de 1989 à 1997. Poète, romancier, essayiste, il a notamment écrit Les Fruits du cyclone, une géopolitique de la Caraïbe (Seuil), et vient
de publier L'Invention des désirades (Points-Poésie.)
Que cachent vraiment ces manifestations et revendications en Guadeloupe et maintenant en Martinique ?
Cette puissante mobilisation populaire face aux injustices socio-économiques dépasse les stratégies syndicales, les tactiques politiques. Le slogan en créole, "La Gwadloup sè tan nou", ne signifie
pas une clôture insulaire frileuse, mais l'évidence du souhait, rêve ou réalité à édifier, d'un recentrement, d'une réappropriation collective bien enracinée. Les Antilles ne sont ni poussières
d'empire ni porte-avions ultra-périphériques des centres du monde. Les élites et les pouvoirs n'ont souvent offert aux Antillais que des stratégies victimaires, des diversions racialistes, et des
remèdes à court terme.
Mais les Antilles n'ont-elles pas bénéficié, économiquement, de certains privilèges, d'assistance, de subventions ?
Précisément. Economiquement, la puissance de la mobilisation impose de dépasser les solutions précédentes qui renforçaient une économie d'assistance à court terme, la surexploitation des terres,
l'exclusif de la monoculture, et l'esclavage moderne de la surconsommation, au profit d'un développement économique autocentré. Géopolitiquement, la mobilisation et la réflexion actuelles imposent
de sortir de la prison ou du refuge de l'insularité au profit d'une conscience d'archipel ouverte sur l'environnement caraïbe. Donc une meilleure coopération régionale. Par exemple une meilleure
entente avec des pays qu'il ne faut pas considérer seulement comme des concurrents économiques mais comme des alliés politiques. Et une présence accrue au sein de l'Organisation des Etats de la
Caraïbe.
Y a-t-il aussi un problème institutionnel ?
Oui. Institutionnellement, il faut enfin achever le mouvement initié depuis la participation des Antilles à la Révolution de 1789 et jusqu'à la Résistance en 1939-1945. A savoir un processus
historiquement inédit de "décolonisation au sein de la République". Au fond, cela rejoint les questions du pouvoir des régions au sein de la métropole. La citoyenneté commune à la métropole et aux
Antilles ne doit pas se faire sur l'exclusion des identités sociales et culturelles. On peut être égaux sans être semblables.
L'élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis a-t-elle joué dans le déclenchement de ce conflit ?
Indirectement. Le choix du 20 janvier voulait symboliquement initier la lutte un jour de victoire. A mille lieues de la plainte et du ressentiment. L'intronisation d'Obama symbolisait la fierté des
Noirs de toutes les Amériques d'avoir résisté au racisme et à l'exploitation en imposant à chacun de reconnaître la primauté de la chair humaine sur la couleur de peau. Il ne faut pas mésestimer
non plus la portée des obsèques nationales de Césaire, révélant aux yeux du monde "un peuple debout et libre, à la boussole et à la barre", comme il l'avait prophétisé dès 1939. Cette dimension de
force, d'assurance, de justesse, de dignité affirmée, a orienté dès l'origine le cours de la mobilisation.
Mais je voudrais préciser que, pour moi, la victoire d'Obama n'est pas d'abord la victoire d'un Noir, mais celle d'un homme politique américain, démocrate. Son expérience, son charisme et son
programme l'ont fait élire très logiquement après les désastres des années Bush par une majorité du peuple américain, toutes couleurs confondues. Un père noir africain et une mère blanche ont
enfanté un Américain, c'est-à-dire un fruit issu de plusieurs racines, une synthèse de trois ou quatre continents.
Je vois Obama comme l'enfant de ce tissage de résistances, plus que comme celui d'un simple métissage biologique familial. Les grandes figures du combat des Noirs, que ce soit Rosa Parks, Martin
Luther King ou Césaire, n'ont pas lutté pour obtenir "plus" pour les seuls Noirs, ils n'ont pas porté une revendication raciale ou communautariste, ils ont combattu pour le dépassement des couleurs
de circonstance et du masque des peaux, dans les autobus comme dans les cerveaux.
Ne trouvez-vous pas assez hypocrite, cette "obamania" mondiale, et singulièrement française ?
Non, car le réel se nourrit du symbolique. A l'extérieur des Etats-Unis, on peut y voir un symbole de la dimension métisse du monde entier, le rêve possible d'une cohabitation des identités
plurielles assumées, après le siècle des nationalismes, des guerres mondiales et à l'aube de la mondialisation. C'est la raison de l'"obamania" africaine par exemple, plus forte au sein des peuples
que dans les élites au pouvoir : un fils d'Africain élu démocratiquement chef d'Etat américain peut donner l'exemple d'un dépassement des assignations ethniques, qui sont souvent le masque des
oppressions politiques et des asservissements économiques.
Quant à la France, c'est un cas très particulier de cousinage. L'"obamania" française est le retour, parfois inconscient, de ce qui circule depuis plus d'un siècle entre les deux pays. Au XIXe
siècle, la bourgeoisie noire du Sud, émergée après l'abolition, voulait envoyer ses enfants étudier à Paris, en leur demandant fièrement d'aller saluer Alexandre Dumas "le plus célèbre écrivain
français, petit-fils d'esclave haïtienne, et fils d'un grand général noir de la Révolution". Plus tard, les poètes noirs américains de la Harlem Renaissance des années 1920, fuyant la ségrégation,
sont venus aussi à Paris et y ont rencontré les jeunes étudiants Césaire, Damas, Senghor et Alioune Diop, pionniers culturels francophones de la décolonisation des peuples et des esprits.
Mais il y a quelque chose de très singulier avec la France, c'est qu'elle craint d'affirmer la richesse métisse de son modèle de citoyenneté, qui fait justement son attrait à l'extérieur. Et le
grand refoulé du discours idéologique français de "pureté nationale", c'est que ce pays, qui est à la fois un métissage du Nord romantique et de la Méditerranée classique, de l'ouverture à l'Est et
de la vocation atlantique, représente en son for intérieur la dimension de créolisation des composantes de l'Europe elle-même. Les Français l'ont portée en Amérique jusqu'à même inventer avec les
Africains une langue neuve : le créole.
L'absence d'une communauté noire en France n'est-elle pas due au manque d'entente entre Antillais et Africains ?
La culture antillaise est le meilleur rempart contre le communautarisme. Je ne crois pas à ces conflits ou ces amours de groupes. Le communautarisme réduit les communautés à leur plus petit commun
diviseur. La communauté noire n'existe pas, ni en France, ni en Afrique, ni ailleurs, pas plus que la communauté blanche, ou jaune. Et cela n'empêche pas les solidarités. Le communautarisme est à
l'égal du racisme, un crime contre l'humanité des communautés, celui, par exemple, qui a nourri au XXe siècle tant de massacres entre cousins de même couleur, du nazisme au Biafra, du Cambodge au
Rwanda.
L'humanité des individus ne tient pas à leur couleur de nature, mais à la richesse spécifique de leurs histoires et de leurs cultures. C'est le regard de l'autre qui crée la confusion des couleurs.
Et aucune communauté n'est à l'abri de la haine ou de l'amour d'une autre. La peau est un masque, qui nous met tous en face du défi de l'altérité, parce que aussi c'est le seul masque qu'on ne peut
heureusement pas enlever.
Propos recueillis par Josyane Savigneau
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